30 mars 2017

Simples pensées vénitiennes. Journal


Quoi de plus apaisant qu'un brouillard matinal, quand les paysages familiers s'enveloppent de mystère ? L'atmosphère est propice aux rêves comme au farniente. Qui prétend que la grisaille est triste. Tout prend un aspect différent avec la brume épaisse qui se répand tout autour de moi. Le chat qui s'était hasarde sur le balcon a vite recouvré son coussin au-dessus du radiateur. Même les deux pigeons réfugiés sur le rebord de pierre de la fenêtre ne l'ont pas intéressé. Comme lui, je suis bien au chaud, retourné dans mon lit, face à la fenêtre et aux deux pigeons. La lumière est elle, diaphane et à bien regarder, elle n'est p grise mais blanche avec des nuances de rose très pâle et de bleu tout aussi clair. Les branches dénudées des tilleuls ressemblent aux branches des cerisiers en hiver qu'on voit dans les peintures japonaises. Au fond, qui ferment le décor, les façades des maisons voisines, avec leurs grandes fenêtres pareilles à de grands damiers noirs et blancs. Tout est atténué, nuancé, mème les bruits de la ville. Et, quand les cloches de l'église voisine se mettent à sonner, on pourrait presque penser à celles des navires en pleine mer quand la brume se confond avec l'océan et que le silence se fait absolu, le calme parfois effrayant. L'idéal donc pour l'introspection, la méditation et donc pour l'écriture. Le chat a quitté son coussin pour me rejoindre sur le lit. Non pas par curiosité, ni pour m'encourager dans ma tâche comme il le fait parfois, mais plutôt pour comprendre pourquoi je reste dans mon lit au lieu de lui préparer son déjeuner... Il attend. Mitsou aurait pu s'appeler Bouddha, tant il cultive la sérénité et la patience. Il a ses moments de crise, comme tout un chacun. On lit alors dans ses yeux des pensées diaboliques. C'est un chat.

Il manifeste dans ces moments-là sa rage en s'attaquant à un journal abandonné sur un fauteuil et qui n'avait rien fait, le réduit en charpie, ou en s'amusant à faire le tour du canapé sur le dos en ne s'aidant que de ses griffes pour avancer. Si ce pauvre sofa avait des cordes vocales, il hurlerait sa douleur. Comme je l'ai fait il y a peu en découvrant la facture du tapissier. Mais pour l'instant, respectueux de mon travail, il s'est endormi les pattes avant joliment repliées sous lui, à deux pas de mon écritoire, après avoir un instant regardé, pensif, ma main, le stylo et mon carnet. Rosa le petit chat gris de mes années étudiantes à Venise, dormait dans une position identique quand la contempler ainsi m'inspira ma nouvelle, Le roi des chats est vénitien. Mitsou lirait-il dans mes pensées ? (les chats sont capables de tout et comprennent tout, j'en suis convaincu) mais au moment où le nom de son lointain prédécesseur apparaissait sur cette page, il a ouvert un œil, m'a regardé un court instant puis m'a tourné le dos et s'est rendormi... 

Mais revenons au brouillard. Le caigo que j'évoquais plus haut. Il comble l'écrivain, le poète et le rêveur. Je ne prétend être rien de tout cela, juste un plumitif qui ne peut se passer d'écrire et peut enfin le faire tout à son aise. Que parfois des gens me lisent et en tirent un certain plaisir me satisfait bien sûr, mais être lu n'est pas le premier de mes soucis. A l'âge qui est le mien, au seuil du dernier chapitre de la vie, le besoin d'exprimer ce que je crois, ce que je pense et ressens, m'est devenu impératif. Peut-être pour commencer de transmettre mes expériences et mes idées maintenant que mes enfants, à leur tour, font des enfants et qu'ils vont sur le chemin de la vie sans n'avoir plus à me donner la main. Peut-être aussi pour conserver le souvenir de ce que j'ai vécu, comme un témoignage d'une époque révolue et encore très présente dans mon esprit (comme dans mon cœur). Je rencontre tellement de gens dont la mémoire s'est figée et qui ne pourront jamais plu transmettre quoi que ce soit des aventures de leur vie, qu'il y aussi ce désir de dire tant que j'en suis capable. 

Curieusement, moi qui n'ai pas de mémoire, sinon de manière fugace, et qui m'appuie sur presque cinquante ans de journal intime pour savoir le détail de ce que furent mes jours, je revois clairement certains moments un temps oubliés comme on regarde un film. Matière idéale pour mon écriture, qu'il s'agisse de nourrir une fiction ou d'illustrer mes idées et mes convictions. Que le lecteur ne voit pas dans ces lignes un quelconque satisfecit narcissique. Je ne fais que constater ce qui nourrit ma pensée - et ma vie finalement - chaque jour. 


Venise autant que ma campagne isolée m'aident en cela, comme le brouillard de ce matin de février, à quelques jours du carnaval qui va se répandre comme une coulée de lave, dans les rues et les campi de Venise. Mais j'aurai fui avant l'invasion. En attendant, j'écris dans mon lit, avec le chat endormi, qui rêve à côté de moi et les deux pigeons qui observent en commentant l'allure des passants. Mon billet sur la triste affaire du jeune homme noyé sous le regard des badauds a été lu par plusieurs milliers de personnes, partagé par des tas d'inconnus. Mais je m'interroge. Les mots du titre, sans l'avoir voulu, sont du même acabit que ceux de la presse dont je dénonçais dans l'article le goût pour l'émotion et le sensationnel. Sommes-nous tous contaminés finalement ? Une amie psychologue vient ce matin de m'apporter les éléments qui me manquaient pour que ma réflexion soit plus aboutie. Elle m'expliquait ce qu'on nomme "l'Effet du témoin" mis en avant par John Darley et Jibb Latané (*), à la suite d'un meurtre dans les années 70 et qui montre que plus il y a de personnes qui sont témoins d'un évènement, moins les gens interviennent. 

Un lecteur s'interrogeait sur le fait que si à la place d'un homme de couleur il s'était agi d'une fillette de cinq ans, il y aurait eu des gens pour sauter dans l'eau glacée au risque de leur vie. On a tous en tête des situations où il suffit d'un cri, d'un geste pour déclencher un mouvement de foule. Peut-être a-t-il raison quand il souligne l'hypothèse que l'enfant attirant la sympathie naturelle de tous les gens normalement constitués, il n'en est pas forcément de mème pour un adulte, qu'il soit noir, blanc, jaune ou vert de peau. Cette retenue, ne serait-ce pas la manifestation inconsciente de ce qu'on nomme le racisme ordinaire ? Hélas oui peut-être pour certains. Mais à entendre les voix enregistrées dans les vidéos, la tonalité de la plupart des cris et des paroles échangées par les témoins entre eux,montre bien une émotion; on sent bien qu'ils ne sont pas indifférents. En effet, si le secouriste avait sauté, ou n'importe qui, d'autres auraient suivi. Enfin pour répondre à ce lecteur, tout s'est passé très vite et quand les gens ont commencé à réagir, (au moment où le maître-nageur a voulu intervenir), les bouées entourées le jeune homme et on peut penser que la foule a été littéralement sidérée de voir que Pateh ne bougeait toujours pas, ne faisait aucune tentative pour s'en approcher et n'a à aucun moment essayé de s'en saisir. Même gelé, il pouvait tendre les bras, elles étaient vraiment tout à côté de lui et c'est surement ce qui a tétanisé la foule. En réécoutant le son des vidéos du drame, j'ai remarqué qu'à cet instant précis, quelques secondes avant qu'il ne se noie, il n'y a pratiquement plus de cris, presque plus de bruit dans ces lieux pourtant toujours très animés. La rumeur s'est atténuée et d'un coup le silence... Les gens sont subjugués par la scène qui se déroule sous leurs yeux. Ils sont sidérés, c'est le mot le plus juste. C'est aussi le plus triste. 

Le soleil tente de faire une percée mais la densité du brouillard l'en empêche. Cela donne une jolie lumière mordorée. Les branches des tilleuls sont passées du noir d'encre à un marron tirant presque sur le vert. Ces variations de lumière depuis ce matin m'évoquent la différence, le soir dans la maison, entre les lampes allumées. Celles avec des ampoules traditionnelles à filament (j'en ai acheté en quantité partout où je pouvais, à Venise, à Bordeaux, Nantes, à la campagne) qui répandent un joli jaune chaleureux, et les ampoules LED, blanches et laiteuses. Selon l'emplacement, elles organisent dans le salon un jeu de nuances agréable à l'œil. 

Mais écrire dans mon lit n'apporte que des considérations bien ordinaires. J'entends déjà quelques soupirs de lassitude parmi mes chers lecteurs. L'impression d'animer à moi tout seul, avec moi-même, (le chat ne participant que d'un œil qu'il ouvre de temps à autre pour deviner si j'ai malgré tout bientôt l'intention de me lever pour le nourrir), une sorte de conversation piece, ou pour parler français une discussion genre café du commerce... Le soleil maintenant est vraiment levé. Doré comme du bon pain, il efface la palette des gris dont le brouillard avait recouvert la ville. Il est temps de passer au occupations domestiques. C'est bien l'avis de Mitsou. Dehors, les bruits de la ville sont revenus. Il est presque onze heures.  Après Caldarà, c'est la voix de la splendide Lizz Wright qui chante magnifiquement Hit The Ground. Laissez-moi dédier cette belle chanson à la mémoire de Pateh.



Note :
* L'Effet du témoin (appelé aussi effet spectateur), en anglais bystander effect, est un phénomène psycho-social des situations d'urgence dans lesquelles notre comportement d’aide est inhibé par la simple présence d'autres personnes présentes sur le lieu. La probabilité de secourir une personne en détresse est alors plus élevée lorsque l’intervenant se trouve seul que lorsqu’il se trouve en présence d’une ou de plusieurs personnes. En d’autres mots, plus le nombre de personnes qui assistent à une situation exigeant un secours est important, plus les chances que l’un d’entre eux décide d’apporter son aide sont faibles. La probabilité d’aide est ainsi inversement proportionnelle au nombre de témoins présents. (cf. :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_du_temoin

23 mars 2017

San Francesco della Vigna

(Billet initialement  paru le 14 mars 2012 sur Tramezzinimag I)
:

20 mars 2017

Saint Patrick, paresse, gourmandises, souvenirs, fin d'hiver et autres considérations (2)



J'ai décrit à plusieurs reprises sans le premier Tramezzinimag ce temps du collège à Bushey, près de Watford, dans une institution typiquement britannique où je fus longtemps perdu avant que de trouver le biais qui me permit de quitter le brouillard moral dans lequel ce séjour inattendu m'avait tout d'abord projeté. Mon adolescence a vécu dans ces lieux assez impressionnant pour un enfant de quatorze ans toutes les saisons. Un hiver glacial, puis un bien joli printemps, un été rayonnant et joyeux puis un automne plein de poésie tout empreint de mélancolie. Tout cela au figuré bien entendu. 

Surnommé Froggie par les garçons de ma maison, j'étais le seul français de toute l'école, pas une gloire dans les activités sportives sauf à la course, aux barres parallèles et au cheval d'arçon, disciplines que j'adorais. Il me fallut jouer au rugby, découvrir les règles du cricket, cirer les chaussures des préfets, leur préparer thé et toasts après les cours et apprendre les surnoms de chacun des enseignants de l'école. En quelques semaines, habillé et coiffé comme chacun d'eux, nanti d'un vocabulaire qu'aucune professeur ne m'avait enseigné, très apprécié du bibliothécaire et protégé de mon correspondant, nouveau préfet de notre maison et de son meilleur ami parent de la reine, ma vie changea. L'hiver fit place au printemps. 

N'étant pas sujet de Sa Très Gracieuse Majesté (ce que je regrettais ardemment à l'époque et peut-être encore un peu aujourd'hui), j'étais dispensé des périodes et entraînements militaires du vendredi. Mes camarades tous cadets endossaient une fois par semaine leur uniforme qu'avec d'autres bleus j'étais chargé d'entretenir. Cuirs et cuivres devaient reluire. Je n'y connaissais pas grand chose mais les fusils qu'il fallait fourbir dataient certainement de la Première guerre mondiale... J'assistais d'une fenêtre de la bibliothèque à leurs exercices de petits soldats. Tout cela était très exotique pour moi. Je n'y voyais que du folklore. 

Tout ce temps libre que je ne passais pas à marcher au pas, me permit de découvrir des trésors : Chaucer, Shakespeare, Milton, Keats, Byron, W Makepeace Thackeray, Sterne, Shelley, Browning et... Bernanos. Je passais des heures dans cette immense bibliothèque située dans la grande tour, sous l'horloge. J'étais parvenu à me faire dispenser de sciences et de toutes les matières scientifiques. En revanche, j'étais des plus assidus aux cours de littérature anglaise, de français et d'histoire. Ce séjour fit de moi ce que je suis aujourd'hui bien plus que mes études ultérieures et mes expériences professionnelles. Sans que je m'en doute, ma passion pour l'english way of life me conduira à Venise et aux choix qui ont été les miens jusqu'à ce jour...
"Toute existence est une lettre postée anonymement ; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres, Venise ; le sort m'y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère." 
Paul Morand
Il serait grossier de ma part d'oser faire un parallèle entre ma jeunesse et celle de Paul Morand. Cependant j'y ai trouvé quelques ressemblances et ma vie adolescente, à une plus modeste échelle of course, fut pareille à celle de l'écrivain. Même environnement diplomatique, même prééminence de la représentation sociale, des usages et des traditions même univers cosmopolite, mêmes atavismes grands bourgeois issus d'avant 187, une certaine idée de la vie, un langage, une "manière de dire" disait ma grand-mère... Mais aussi Londres et Venise. Cette proximité je l'ai aussi trouvée à la lecture de Bernard Delvaille qui aimait Londres et Venise aussi. Ce ne furent pas mes seuls mentors. Matzneff m'offrit avec son journal et certains de ses récits, ses chroniques dans Combat, une meilleure connaissance de l'orthodoxie et des penseurs russes d'avant la catastrophe de 1918 et les soixante dix ans de chape de plomb et Roland Barthes m'apprit à penser bien mieux que Sartre que j’abhorrais en dépit de ses mots d'une émouvante vérité sur Venise. Ni Morand, ni Delvaille, ni Matzneff ne figuraient au catalogue de la bibliothèque du collège où j'aiguisais mes goûts littéraires à défaut d'apprendre à défiler fusil sur l'épaule. Mais un auteur dont je n'avais jamais entendu parler auparavant apposa sur moi une marque qui demeure encore à ce jour. Il s'agit de Marc Bloch


Le Headmaster de notre maison, chez qui nous étions assez souvent conviés possédait une imposante bibliothèque. Il possédait la collection complète reliée des Punch, la revue satirique née dans les années 1840, et beaucoup d'ouvrages d'histoire et de philosophie. C'est lui qui me fit lire Historian's craft, titre anglais du fameux ouvrage de Bloch, Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien après une passionnante conversation avec cet homme dont le nom m'échappe aujourd'hui mais à qui je dois de m’être sorti avec bonheur de ces longs mois d'enfermement dans un univers auquel rien ne m'avait préparé. J'ai retenu (je l'ai en fait noté ce soir-là dans mon journal) que c'est "l'homme vivant qu'il fallait chercher sous la poussière des archives et dans le silence des musées" comme l'exprimait si clairement Georges Duby dans la Leçon inaugurale qu'il prononça au Collège de France (publié chez Gallimard en 1971). 

Je ne pense pas avoir tout compris à l'époque, bien que le lecteur goulu que j'étais déjà dévorait toutes sortes d'ouvrages dans une polymorphie qui pourrait presque sembler pathologique, je n'étais qu'un enfant curieux et peu enclin à courir après un ballon ou taper dans une balle. Il me fit cadeau du livre que je possède encore. Je l'ai lu récemment en français dans l'édition publiée chez dans la collection Quarto qui regroupe plusieurs ouvrages de l'historien, intitulé L'Histoire, la Guerre, la Résistance. Je suis toujours ému en pensant que c'est un professeur britannique qui m'apprit l'existence de cet auteur, esprit brillant et grand résistant exécuté par les nazis quelques jours avant leur reddition. Les liens qui m'unissent ainsi à ma jeunesse en Angleterre et mon coming of age à Venise sont liés par deux éléments déterminants : l'Histoire et la littérature.

"Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux fœtales et celles du Styx." écrivait aussi Morand. C'est un résumé de ma pensée aujourd'hui. Arrivé à un âge où on n'a plus rien à prouver, où on est revenu de toute vaine ambition, où les rancœurs se sont émoussées et où on a oublié regrets et échecs pour ne conserver que ce qui nous construit bien davantage que ces sentiments qui hélas occupent souvent trop de temps dans notre vie : nos rencontres avec des êtres d'exception, des textes, des peintures ou des musiques qui instillent en nous, le plus souvent sans que nous noue en rendions compte, non pas les ferments de ce que nous devenons mais de ce que nous sommes depuis toujours. Mystère insondable que ma foi attribue depuis que je suis capable de penser à un dieu bienveillant dont nous déjouons la plupart du temps des projets qu'il avait pour nous. Pourtant, il revient à la charge avec entêtement, car lui sait ce qui est bon pour nous. Les plus chanceux finissent par céder et on peut dire quand ils nous quittent que leur vie fut une vraie vie, leurs actions de véritables gestes vers les autres, et qu'avec eux l'humanité a fait de grands pas en avant... De toutes ces pensées, ce professeur bienveillant et passionné que j'ai croisé sur le chemin de ma vie a permis que je retienne l'essentiel en aiguisant ma curiosité et mon intérêt pour des sujets - et des idées - qui toujours correspondaient à ce qui vibrait naturellement en moi. 

Je me souviens avoir été très ému lors de la première vision du film de Peter Weir, The Dead poet society (Le Cercle des poètes disparus) sorti en 1990. En voyant et en entendant le rutilant professeur John Keating (sur)joué par l'acteur Robin Williams, je me revoyais dans le salon de ce professeur anglais qui savait nous intéresser à mille curiosités intellectuelles. Mes véritables Humanités, c'est dans cette école que je les ai faites.


Nous abordons donc les derniers jours de l'hiver. Linda Gregg découverte par hasard m'a fait penser à une autre poétesse anglaise. Emily Dickinson. Elle aussi a écrit de bien jolies choses sur l'hiver. Parler des femmes écrivains anglo-saxonnes semble bien éloigné de Venise et de sa civilisation. Pourtant, bien des vers de Shakespeare à Robert Browning, et bien d'autres encore, qui nous régalent aujourd'hui doivent leur existence à Venise qui les a inspirés. Et puis Tramezzinimag est un blog où s'exprime un Fou de Venise depuis bientôt douze ans qui aime à partager ses goutes culinaires, ses lectures et ses idées. On dit que l'hyper-communication annihile nos relations. J'ose penser que Tramezzinimag les entretient au contraire et les nourrit, modestement, d'idées et de sujets assez divers. Tant qu'il se trouvera - plaise à Dieu que cela dure toujours - un lecteur intéressé, amusé et satisfait. Que celui-là et la grande famille des Amis du blog, soit remerciés pour leur fidélité.

17 mars 2017

Saint Patrick, paresse, gourmandises, souvenirs, fin d'hiver et autres considérations (1)

Je ne sais pas ce que les gens ressentent quand le calendrier arrive à la presque fin de l'hiver. Sortir affronter la pluie et le vent, voir la nuit tomber quand la bouilloire siffle et devoir se lever avant que le coq ne se décide à chanter, tout cela a duré pendant des semaines mais bientôt ne sera plus qu'un vague souvenir. Habitué (résigné ?), notre corps fonctionne encore au ralenti et l'âme flotte dans une sorte d'entre-deux propice à l'introspection et à la mélancolie ; aux goûters plantureux- abondance de tartines beurrées et de crêpes, de confiture et de miel. Scones et biscuits à profusion, longues siestes près du feu, nécessaires contre-poids aux frimas et aux ciels bas.

On peut, quand l'hiver rugit sous les portes et fait claquer les volets, se pelotonner dans sa mauvaise humeur, se remplir de regrets devant l'été perdu et attendre, espérant vaguement qu'une lune favorable ramène pour quelques heures soleil et ciel bleu... Pourtant, se laisser porter par le rythme immuable des saisons, adapter notre quotidien au temps qu'il fait et s'en porter bien vaut bien mieux que toutes nos lamentations. Sain réaction du corps et de l'esprit. Instinct de survie sûrement.

Il m'aura fallu laisser tout ce qu'il y avait de vain dans ma vie,  ces occupations que je croyais fondamentales à la marche du monde et qui occupaient jour et nuit mon esprit, me gonflant d'une importance que je n'avais pas, autant que d'un stress inutile, pour me rendre compte combien j'avais tort de croire que dans les causes que je défendais, les actions que je menais, les idées que je servais, se trouvaient forcément ma joie et mon bonheur. Billevesées. Je garde certes la satisfaction du devoir accompli, expression sujette à caution s'il en est comme beaucoup de ce qui émane de notre monde post-moderne, mais ce n'était pas du bonheur. Juste un mélange de vanité et de prétention. Une illusion. Se sentir utile et efficace est nécessaire pour se lever le matin. Mais ce n'est souvent qu'une posture. Beaucoup de prétention là-dedans. Après tout, comme beaucoup d'entre nous, n'avais-je pas été dressé à cela ? Servir. Donner. Sauver le monde...

Ayant laissé la plupart de mes engagements au vestiaire avec soulagement, je me suis soudain rendu compte que la vie véritable n'avait rien à voir avec un agenda rempli et une course effrénée contre la montre...  Toutes ces nombreuses réunions où tant d'egos s'affrontent, j'y suis toujours allé rempli de doutes et de méfiance, simple visiteur, toujours étranger. La preuve en est qu'il ne se passait dix minutes avant que mon esprit se dérobe et que mon imagination m'emporte loin de la salle où d'autres semblaient totalement investis. Non, je le savais pourtant, ma place était davantage sur le terrain, dans le silence de mon bureau et de mes nuits pour élaborer stratégies et faire mûrir des idées. On se laisse enfermer dans d'inutiles combats avec des méchants, des ambitieux et des prétentieux, des jaloux et des sots. Certains y laissent parfois leur santé et leur équilibre... La providence m'y a fait vite étouffer. Grand merci. Je suis parti et tant pis si les mauvaises langues et les médiocres auront parlé de fuite !

La porte du vestiaire enfin refermée, la page tournée, l'air m'a soudain semblé bien plus pur et l'atmosphère enfin respirable. J'ai recommencé à vivre au rythme du temps véritable. Cela m'a pris un an. Corps et âme ont dû retrouver le rythme pour lequel nous sommes faits. Plus rien à prouver, plus aucune cause vitale pour laquelle il faut se battre même quand chaque jour de nouveaux indices nous font de plus en plus douter de participer à une juste cause. Peu à peu se font jour les intentions véritables de ses défenseurs les plus engagés, jusqu'à comprendre ce qu'ils sont vraiment finalement (voir plus haut)...

Bref, la mutation n'a pas été chose facile, mais combien aujourd'hui je me sens apaisé et en parfaite adéquation avec la nature, la vie, les jours. Qu'il vente, qu'il pleuve ou neige ou que le soleil brille, tout m'est joie et bonheur. Sentiment d'harmonie. On me traitera de naïf. Que les culs-de-plomb et les pisse-vinaigres que j'ai laissé sur place aillent au diable ! Pour la première fois depuis l'enfance, j'ai aimé ces longues journées froides, les ciels bas et gris, la pluie qui crépite sur les vitres de la maison, le vent qui souffle la nuit, la gelée blanche au petit matin et le brouillard que j'aime plus que tout. Sur les hauteurs de l'entre-deux-mers, à Venise, au pied du pic d'Orhy ou face à l'océan, pouvoir prendre le temps de regarder le temps, vivre au rythme de son corps et suivre pleinement les jours. Un délice que j'avais oublié. Un luxe. Je ne sais pas ce que ma vie sera demain et même s'il y aura un demain, mais peu m'importe en vérité. J'ai retrouvé le rythme vrai, les petits plaisirs, les joies simples et je dors comme un bébé. 

C'est aujourd'hui la Saint Patrick. Patrice ou Patrizio, du latin Patricius en fait, de son vrai nom Maewyin Succat, l'anglicisation des mœurs a répandu la version anglaise du nom du saint. Comme la saint Valentin ou Halloween, voilà encore une date-clé de nos cousins américains imposée à l'Univers entier par leur civilisation consumériste. Un jour spécial que même ici on célèbre. Un produit marketing pour faire oublier la crise... Si je peste volontiers contre la pseudo fête des amoureux (un élément du loving-package avec le pont des soupirs, la virée nocturne en gondole au son de l'aria napolitain O Sole Mio le plus souvent massacré, du mariage en blanc et dentelle synthétique dans une église où personne de la noce ne met jamais les pieds), comme Halloween me hérisse (autre invention commerciale et si peu chrétienne que je déteste : nous avons la Toussaint, qui elle fait sens à l'aune de notre culture et de nos traditions), il faut bien reconnaître que la Saint Patrick porte une symbolique véritable. C'est le patron de la verte Irlande, pays où la nature rude, flamboyante, cruelle parfois, reste encore dominante partout dans la vie des gens. Même à Dublin. Le jour marque aussi les derniers soubresauts du bonhomme hiver. Au Québec, c'est la période attendue des dernières tempêtes de neige et sous la neige la terre bourgeonne déjà. 
Il y a un poème de l'américaine Linda Gregg, qui illustre mieux que je ne saurai le faire, cette ambiance paisible qu'il m'a été donné de retrouver. Winter in Love est extrait de Chosen by the lion, recueil paru en 1994 et qui est venu à moi par le plus grand des hasards. J'avais trouvé le livre abandonné sur une chaise du Caffé del Paradiso, à l'entrée de la Biennale en juillet dernier. Je l'ai feuilleté distraitement pour voir s'il ne contenait pas un nom, une indication. Vierge de toute indication. "Son ou sa propriétaire l'aura oublié" ai-je pensé et je l'ai remis au comptoir en partant. Perdre un livre n'est jamais agréable. 

Deux semaines plus tard, j'avais donné rendez-vous à des amis sur la même terrasse, face au Bacino. J'aime terriblement cet endroit en dépit de l'afflux de visiteurs. On y savoure de vrais instants de paix l'été, sous la glycine face au plus beau paysage qu'offre Venise. Généralement, les touristes ne restent pas. Leurs heures sont comptées, les pauvres ont mille autres choses à dévorer dans le temps imparti de leur séjour vénitien. Dommage pour eux, tant mieux pour nous qui ne partons pas ou plus tard.

Arrivé en avance, je me suis souvenu du livre. Une très jolie jeune femme asiatique était au comptoir qui demandait en anglais si on n'avait pas trouvé un livre. Que le hasard me mit en présence près de quinze jours après de la lectrice de ce livre de poèmes me paraissait incroyable. J'imaginais déjà une rencontre romantique. Il n'en fut rien. Ce n'était pas le livre qu'elle cherchait. Le livre que j'avais trouvé n'avait pas retrouvé sa propriétaire... Au haussement d'épaule qu'elle fit quand la caissière lui tendit l'ouvrage, je compris que la demoiselle n'avait aucune attirance pour la poésie. Dommage. En fait, elle avait égaré le catalogue de la Biennale. Il aura très vite le bonheur de quelqu'un, mademoiselle. L'ouvrage de Mrs Gregg lui n'intéressait personne. Je m'en suis ému auprès du serveur en passant notre commande. Quelques minutes plus tard, il m'apportait le livre avec les boissons, me disant en vénitien "la touriste ne reviendra pas. Il sera mieux avec toi qui vient toujours ici avec des livres"...

Quel sens de la psychologie. Être serveur est un sacré métier où il faut être discret, observateur et perspicace. S'il m'avait fallu me persuader de cela, la réaction du cameriere en aurait été le meilleur exemple ! Je m'empressais d'accepter le cadeau mais ne pu m'empêcher de dire à la cantonade que si la personne se manifestait il faudrait me prévenir aussitôt. Après la jeune asiatique, ce fut au serveur de hausser les épaules avec un petit sourire, du genre de celui qu'on a pour dire qu'on n'y croit vraiment pas... Ce fut une découverte. Linda Gregg écrit avec beaucoup de simplicité et ses vers possèdent une petite musique raffinée. C'est léger et profond en même temps. Elle parle joliment de l'hiver et de la lenteur du temps qui passe :
I would like to decorate this silence, 
but my house grows only cleaner 
and more plain. The glass chimes I hung 
over the register ring a little 
when the heat goes on. 
I waited too long to drink my tea. 
It was not hot. It was only warm.
Mais revenons à nos moutons (irlandais). Nombreux sont ceux qui pensent que ce jour est la fête nationale irlandaise. il n'en est rien. Il n'y a pas de fête nationale en Irlande et jusque dans les années 70 lorsque la Saint-Patrick tombait un dimanche, les pubs restaient fermés. Quand on voit la beuverie qu'est devenue ce jour. Sur un site vénitien on explique depuis quelques jours que la seule chose à faire pour la Saint Patrick c'est boire ! Prudemment les autorités de la Sérénissime ont autorisé l'organisation d'une Festival Saint Patrick... à Marghera. Ouf ! le risque d'une foule internationale avinée et incontrôlable sur la Piazza a été évité...

Ce jour est avant tout une fête religieuse que reconnaissent toutes les confessions chrétiennes. Dans le monde catholique, le jour change en fonction des dates du Carême et de Pâques. Comme toutes les solennités, elle ne peut avoir lieu en même temps que les dimanches de Carême, les Rameaux ou la Semaine Sainte. Ceux qui ne le savent pas et que cela pourrait intéresser, s'agit de la commémoration du jour où l'évangélisateur de l'Irlande prêcha pour la première fois le dogme de la Sainte Trinité en prenant l'exemple du trèfle, devenu depuis le symbole du pays (mais l’emblème du pays est la harpe celtique). "Chaque année, les citoyens d’Irlande mettent un trèfle à la boutonnière pour se souvenir de cet enseignement" explique Wikipedia
  
L'hiver est une musique autour de nous comme elle est en nous, le soufflé glace du vent et la nuit qui se répand trop vite font tinter le parure de gel du bord des routes. Au début, le cœur comme une oreille entend de belles choses. Un appel au répit, le besoin de reprendre des forces. Comme le reste de la nature, s'apprêter pour le renouveau quand le printemps guilleret frappera à nos portes. Pourtant ou oublie vite les douces harmonies du début. Passées les cantiques de Noël, la musique se fait lancinante, insupportable parfois. Toujours ce clapotis trop dense sur les vitres, toujours ce vent sous les portes. Mais comme toujours, il y a la dernière mesure et en dépit des éventuelles reprises, tout en nous c'est qu'il n'y aura pas de bis et que le rideau va vite tomber et les lumières de la salle s'allumeront... 
  
Bientôt la saison nouvelle et la joie du renouveau. Il y aura encore de nombreuses averses, des matins brumeux, de nuits froides et la neige couvrira encore pour de longues semaines les sommets. A Venise, le visiteur qui se rend à San Michele ou à Murano sera tout étonné de voir comme un fond de décor les montagnes enneigées qu'on croirait pouvoir toucher, pareil à la célèbre vue de la Sérénissime gravée au XVe siècle par l'allemand Bernhard von Breydenbach.

La Piazza encore sera submergée par le caigo, cet épais brouillard dans lequel j'aime me perdre encore comme du temps de mon adolescence parce qu'il me rappelle les matins glacés des hivers londoniens, quand les autobus à impériale étaient précédés par un employé qui marchait une lanterne à la main, le chemin que nous devions faire aussi entre cadogan House, la maison du collège où j'étais pensionnaire jusqu'à la chapelle pour la prière du matin juste après le breakfast dans le gigantesque réfectoire et avant les cours du matin... 

à suivre

11 mars 2017

Simples pensées vénitiennes

"Le principal, c'est que je veux devenir solitaire, inflexible et tendre"
Jean-René Huguenin (Journal)
Quoi de plus apaisant qu'un brouillard matinal, quand les paysages familiers s'enveloppent de mystère ? L'atmosphère est propice aux rêves comme au farniente. Qui prétend que la grisaille est triste. Tout prend un aspect différent avec la brume épaisse qui se répand tout autour de moi. Le chat qui s'était hasarde sur le balcon a vite recouvré son coussin au-dessus du radiateur. Même les deux pigeons réfugiés sur le rebord de pierre de la fenêtre ne l'ont pas intéressé. Comme lui, je suis bien au chaud, retourné dans mon lit, face à la fenêtre et aux deux pigeons. La lumière est diaphane et à bien regarder, elle n'est pas grise mais blanche avec des nuances de rose très pâle et de bleu tout aussi clair. Les branches dénudées des tilleuls ressemblent aux branches des cerisiers en hiver qu'on voit dans les peintures japonaises. Je pense à un haïku du poète Bâsho. Au fond, qui ferment le décor, les façades des maisons voisines, avec leurs grandes fenêtres pareilles à de grands damiers noirs et blancs. Tout est atténué, nuancé, même les bruits de la ville. Et, quand les cloches de l'église voisine se mettent à sonner, on pourrait presque penser à celles des navires en pleine mer quand la brume se confond avec l'océan et que le silence se fait absolu, le calme parfois effrayant. L'idéal donc pour l'introspection, la méditation et donc pour l'écriture. Le chat a quitté son coussin pour me rejoindre sur le lit. Non pas par curiosité, ni pour m'encourager dans ma tâche comme il le fait parfois, mais plutôt pour comprendre pourquoi je reste dans mon lit au lieu de lui préparer son déjeuner... Il attend. Mitsou aurait pu s'appeler Bouddha, tant il cultive la sérénité et la patience. Il a ses moments de crise comme tout un chacun, on lit alors dans ses yeux des pensées diaboliques.  C'est un chat.

Il manifeste dans ces moments-là sa rage en s'attaquant à un journal abandonné sur un fauteuil et qui n'avait rien fait, le réduit en charpie, ou en s'amusant à faire le tour du canapé sur le dos en ne s'aidant que de ses griffes pour avancer... Si ce pauvre sofa avait des cordes vocales, il hurlerait sa douleur. Comme je l'ai fait il y a peu en découvrant la facture du tapissier. Mais pour l'instant, respectueux de mon travail, il s'est endormi les pattes avant joliment repliées sous lui, à deux pas de mon écritoire, après avoir un instant regardé ma main, le stylo et mon carnet. Rosa le petit chat gris de mes années étudiantes à Venise, dormait dans une position identique quand la contempler ainsi m'inspira ma nouvelle, Le roi des chats est vénitien. Mitsou lit-il dans mes pensées ? ( les chats sont capables de tout, j'en suis convaincu), mais au moment où le nom de son lointain prédécesseur apparaissait sur cette page, il a ouvert un oeil, m'a regardé un court instant puis m'a tourné le dos et. S'est rendormi... 

Mais revenons au brouillard. Le caigo que j'évoquais plus haut. Il comble l'écrivain, le poète et le rêveur. Je ne prétend être rien de tout cela, juste un plumitif qui ne peut se passer d'écrire et peut enfin le faire tout à son aise. Que parfois des gens me lisent et en tirent un certain plaisir me satisfait bien sûr, mais être lu n'est pas le premier de mes soucis. A l'âge qui est le mien, au seuil du dernier chapitre de la vie, le besoin d'exprimer ce que je crois, ce que je pense et ressens, m'est devenu impératif. Peut-être pour commencer de transmettre mes expériences et mes idées maintenant que mes enfants, à leur tour, font des enfants et qu'ils vont sur le chemin de la vie sans n'avoir plus à me donner la main. Peut-être aussi pour conserver le souvenir de ce que j'ai vécu, comme un témoignage d'une époque révolue et encore très présente dans mon esprit (comme dans mon cœur). Je rencontre tellement de gens dont la mémoire s'est figée et qui ne pourront jamais plu transmettre quoi que ce soit des aventures de leur vie, qu'il y aussi ce désir de dire tant que j'en suis capable. Curieusement, moi qui n'ai pas de mémoire, sinon de manière fugace, et qui m'appuie sur presque quarante ans de journal intime pour savoir le détail de ce que furent mes jours, je revois clairement certains moments comme on regarde un film. Matière idéale pour mon écriture, qu'il s'agisse de fiction ou d'illustration pour mes idées et mes convictions. Que le lecteur ne voit pas dans ces lignes un quelconque satisfecit narcissique. Je ne fais que constater ce qui nourrit ma pensée - et donc ma vie, n'est -ce pas ? - chaque jour. Venise autant que ma campagne isolée m'aident en cela, comme le brouillard de ce matin de février, à quelques jours du carnaval qui va se répandre comme une coulée de lave, dans les rues et les campi de Venise. Mais j'aurai fui avant l'invasion. En attendant, j'écris dans mon lit, avec le chat endormi, qui rêve à côté de moi et les deux pigeons qui observent en commentant l'allure des passants. 


Mon billet sur la triste affaire du jeune homme noyé sous le regard des badauds a été lu par plusieurs milliers de personnes, partagé par des tas d'inconnus. Mais je m'interroge. Les mots du titre, sans l'avoir voulu, sont du même acabit que ceux de la presse dont je dénonçais dans l'article le goût pour l'émotion et le sensationnel. Sommes-nous tous contaminés finalement ? Une amie psychologue sociale vient ce matin de m'apporter les éléments qui me manquaient pour que ma réflexion soit plus aboutie. Elle m'expliquait ce qu'on nomme "l'Effet  du témoin", mis en évidence par John Darley et Jibb Latané, qui montre que plus il y a de personnes qui sont témoins d'un évènement, moins les gens interviennent. 

Un lecteur s'interrogeait sur le fait que si, à la place d'un homme de couleur, il s'était agi d'une fillette de cinq ans, il y aurait eu des gens pour sauter dans l'eau glacée au risque de leur vie. On a tous en tête des situations où il suffit d'un cri, d'un geste pour déclencher un mouvement de foule. Peut-être a-t-il raison quand il souligne l'hypothèse que l'enfant attirant la sympathie naturelle de tous les gens normalement constitués, il n'en est pas forcément de même pour un adulte, qu'il soit noir, blanc, jaune ou vert de peau. Cette retenue serait la manifestation inconsciente de ce qu'on nomme le racisme ordinaire ? Hélas oui peut-être pour certains. Mais à entendre les voix enregistrées dans les vidéos, la tonalité de la plupart des cris et des paroles échangées par les témoins entre eux,montre bien une émotion; on sent bien qu'ils ne sont pas indifférents. En effet, si le secouriste avait sauté, ou n'importe qui, d'autres auraient suivi. Enfin pour répondre à ce lecteur, tout s'est passé très vite et quand les gens ont commencé à réagir, (au moment où le maître-nageur a voulu intervenir), les bouées étaient autour du jeune homme et on peut penser que la foule a été littéralement sidérée de voir que Pateh ne bougeait toujours pas, ne faisait aucune tentative pour s'en approcher et les saisir. Était-ce le désir de mourir plus fort que tout, était-il tétanisé par la peur, paralysé par le froid ? Même gelé, il pouvait tendre les bras, elles étaient vraiment à côté de lui et c'est surement ce qui a subjugué la foule. J'ai réécouté la bande-son des vidéos. On remarque qu'à cet instant précis - quelques secondes avant qu'il ne se noie - il n'y a pratiquement plus de cris, presque plus de bruit, même la rumeur de la ville s'est atténuée. Les gens sont sidérés, c'est bien le mot le plus juste. C'est aussi le plus triste. 

Le soleil tente de faire une percée mais la densité du brouillard l'en empêche. Cela donne une jolie lumière mordorée. Les branches des tilleuls sont passées du noir d'encre à un marron tirant presque sur le vert. Ces variations de lumière depuis ce matin m'évoquent la différence, le soir dans la maison, entre les lampes allumées. Celles avec des ampoules traditionnelles à filament (j'en ai acheté en quantité partout où je pouvais, à Venise, à Bordeaux, Nantes, à la campagne) qui répandent un joli jaune chaleureux, et les ampoules LED, blanches et laiteuses. Selon l'emplacement, elles organisent dans le salon un jeu de nuances agréable à l'œil. Mais laissons ces pensées domestiques... Décidément, écrire dans mon lit n'apporte que des considérations bien ordinaires. L'impression d'animer à moi tout seul, avec moi-même, le chat ne participant que d'un œil qu'il ouvre de temps à autre pour deviner si j'ai malgré tout bientôt l'intention de me lever pour le nourrir, une sorte de conversation piece, ou pour parler français une discussion genre café du commerce... Le soleil maintenant est vraiment levé. Doré comme du bon pain, il efface la palette des gris dont le brouillard avait recouvert la ville. Il est temps de passer au occupations domestiques. C'est bien l'avis de Mitsou. Dehors, les bruits de la ville sont revenus. Il est presque onze heures. A la musique de Caldarà a succédé Hit The Ground, très belle chanson de la splendide Lizz Wright. je l'offre à la mémoire du jeune Pateh.

08 mars 2017

Les vénitiens et le racisme ordinaire




Au risque de passer une fois encore pour un réactionnaire, (au sens négatif qu'emploient les bien-pensants - quand j'y vois une qualité et un état d'esprit progressiste), les récents évènements montés en épingle presque continuellement par les médias internationaux et la tension qui se fait jour dès qu'on évoque la empêtrés dans la règne violence et la pauvreté, en servant d'enjeux politiques et de matière aux journalistes pour faire vendre leurs feuilles de chou trop souvent indigestes et cela n'est bon pour personne.

Lieux communs, pensée unique et raccourcis.
Une fois encore, on nous impose une façon juste de penser, un mode de réflexion qui s'il ne nous convient pas et que nous refusons d'y souscrire, fait de nous des ennemis du bien commun, de gros méchants nantis égoïstes. A entendre les grands-prêtres de la bien-pensance, nous autres qui nous entêtons à vouloir penser par nous-même et qui savons bien, par instinct, par expérience ou par simple bon sens, ce qui est bien et ce qui ne l'est pas, ce qui a de l'importance ou ce qui n'en a pas. Plus que jamais, il nous est enjoint de hurler avec les loups ou de rester chez nous. Surtout ne pas déroger aux instructions subliminales que véhicule la presse et qui servent cette oligarchie qui s'offusque de nous entendre penser autrement que le préconise leur catéchisme.

C'est dit, c'est définitif et in contournable : les italiens (du Nord-Est particulièrement) et notamment les vénitiens puisque c'est d'eux dont il s'agit le plus souvent dans TraMeZziniMag, seraient de méchants racistes qui se cachent derrière leurs particularismes insulaires et voudraient bien faire croire qu'ils sont les plus gentils, les plus accueillants et les moins regardants des peuples d'Europe. Le mal est fait, quelques cris mal interprétés, des âmes trop sensibles qui prennent pour eux des mots ou des attitudes lancées sans aucun arrière-pensée et c'est l'anathème lancé contre tout un peuple. La tyrannie que le monde a connu dans un passé pas si lointain ne procédait pas autrement. Les meilleurs procès, les plus sanglants et les plus radicaux sont ceux qu'on contraint le peuple de faire après que quelques intellectuels jolis parleurs aient inoculé leur venin.

Mes amis, c'est quasiment gravé dans le marbre des nouvelles tables de la loi : les vénitiens sont de méchants racistes, rapaces à la petite semaine, méchantes personnes indifférente  aux malheurs du monde et des immigrants en particulier. Honte à eux !  Shame on them pour reprendre la langue officielle. Et comme du temps de Mussolini ou de Hitler, de Staline, de Mao ou de Fidel Castro. Suit en général une liste de reproches sanglants dressée par des journalistes, des philosophes, des sociologues et des adeptes de la politique de comptoir est soudain reprise par des membres de la population visée. Les premiers à crier au scandale sont des vénitiens. Heureusement, il s'agit d'une petite minorité mais celle-ci est écoutée sans aucun esprit critique et la maîtrise des réseaux sociaux permet à ces tristes sires de donner un écho universel à leurs cris d'orfraie.

Ils ne sont pas les premiers. On n'a plus le droit de traiter son meilleur pote de pédé ou de tata, cela pourrait amener un autre camarade de la cour de récréation à se pendre, parler des africains de couleur - il y en a qui sont blancs aussi - en employant le terme de nègre, dire bougnoul pour arabe, rital ou polac, etc. Tout cela est banni, politiquement incorrect et passible d'un attentat terroriste individualisé que pourrait concocter un pseudo-intello piquée à vif et sur-protéiné aux idées en vogue... 

La discrimination galopante.
Quelle pitié d'en arriver là. Certains, que leur médiocre talent retiendrait dans des postes largement subalternes, ont déjà tout compris et en s'emparant de ce concept fourre-tout "discrimination", se taillent reconnaissance et promotions...  Quelle hypocrisie.  Ne nous voilons pas la face : sous couvert de lutte contre la méchanceté gratuite - qu'on assimile automatiquement à de la discrimination, le business de l'éradication de l'inacceptable racisme est devenu florissant. Pour quelques purs esprits qui agissent vraiment par conviction, des milliers de faux-croisés ne se battent que pour eux. Pour se faire entendre et connaître. Ces gesticulateurs font mousser les choses. Ils se moquent bien de contribuer à faire surgir du racisme là où il n'existerait pas si on n'en parlait pas autant. 

Comme la médecine officielle sponsorisée par les laboratoires qui se contente de traiter les effets d'une maladie sans jamais se donner la peine ni les moyens d'en soigner les causes (question d'argent : faire disparaître le cancer rapportera toujours moins que les traitements et les outils employés pour tenter de le soigner)...  Il en est de même avec ce concept très in gamba (à la mode, fashionable) de discrimination. Mes quatre années d’activité dans le milieu associatif m'ont quotidiennement mis en contact avec ces professionnels de l'indignation. Bien peu étaient sincèrement convaincus de l’impérieuse nécessité de leur combat. Beaucoup trop tenaient boutique et lorgnaient médailles et honneurs. Cela ne mériterait qu'un haussement d'épaules si leur militantisme n'empoisonnait pas jusqu'aux plus hautes sphères de l’État, persiflant partout, insufflant une sorte de mystique frelatée qui sème le doute et fait le lit des communautarismes et de la délation. Au "si tu n'es pas avec nous tu es contre nous", mon esprit réplique spontanément "Dieu reconnaîtra les siens"!

I had a nightmare.
Je force à peine mes propos et en toute connaissance de cause. S'il s'agissait vraiment - et je sais que des gens sincères et au cœur pur s'emploient jour après jour à lutter contre les ravages du vrai racisme actif, organisé et structuré (ceux-là œuvrent sans but inavouable, sans dessein caché, mais juste pour le bien, par conviction, par humanité véritable, par amour du prochain), celles-là ne sont nullement en cause - d'éviter souffrance et douleur pour les victimes présumées, il n'y aurait rien à redire. Seulement, cette religion nouvelle qu'on essaie de nous imposer dans tout l'occident n'a d'humaniste que le nom. Un jour, leur discours se fera plus clair que relaieront les médias du monde entier, du genre :
" Faites ce que je dis mes amis mais surtout pas ce que je fais... Légiférons pour que soient lavées au savon les bouches de ceux qui oseront dire ces vilains mots méchants mais laissez-nous employer - au black (!) - des migrants clandestins sous-payés et mal logés. Pourfendez les mal-parleurs mais laissez les bien-pensants s'enrichir du commerce des armes et s'empiffrer des ressources naturelles des pays sous-développés, regardez, nos lois le permettent et vous, le peuple souverain, avez mis au pouvoir ceux qui les ont votées..." 
Passez-moi ce coup de gueule, mais cela devient parfois insupportable et tellement, tellement sot. Le racisme n'est pas une chose naturelle. Les enfants vont spontanément vers les autres, tous les autres, sans prévention ni hésitation. Leurs critères de choix : l'échange, la sympathie, la gentillesse, l'échange. cela dure tant qu'à la maison on ne les a pas prévenu contre cette spontanéité, tant qu'on ne leur montre pas une vérité tronquée. Tant qu'on ne leur fait pas peur.

Ce fut longtemps le rôle de l’Église de répandre un message d'amour et de main tendue vers l'autre, notre frère. Hélas l’Église est faite d'humains et les humains se laissent souvent gagner par la soif de domination, le besoin de pouvoir, l'appât du gain,  la jalousie et la haine. Et c'est aussi l’Église qui a classifié l'humanité en purs et en impurs, en Bénis de dieu et en Gentils... De politique il s'agissait alors, pas d'amour. Rien à voir avec le message d'amour et de fraternité des prophètes...

Ascari e schiavoni.
Il y a à Venise peut-être davantage de gens prompts à employer des termes ordinaires à leurs yeux mais violents pour d'autres. C'est le cas par exemple de deux termes bien innocents du langage courant (en dialecte) dont peu à peu le sens a changé. C'est surtout la manière dont on l'emploie, la consonance qui sera appliquée, toutes ces nuances de la linguistique, qui sont autant d'armes contondantes mais aussi d'instruments d'amour et de fraternité selon l'usage qu'on veut en faire. Ainsi les termes Ascari et Schiavoni. le premier, souvent utilisé encore aujourd'hui, en dialecte, devenue une véritable expression proverbiale, et le second quasiment disparu du langage courant d'aujourd'hui. La vidéo ci-dessous, réalisée dans le cadre d'une intéressante exposition qui était présentée en début d'année à Venise, Ascari e Schiavoni, Il Razzismo coloniale a Venezia (*), à l'occasion du 80e anniversaire des lois raciales de l'Anno XV du fascisme) (nous y reviendrons) tente de démontrer que ces termes, sous des airs totalement anodins, inoffensifs, ont pu avoir une connotation raciste et que celle-ci fut lourde de conséquences. Ce fut le cas après 1937 et les lois racistes du Fascisme (**). De quoi rassurez nos lecteurs. Il y a bien des limites dans l'usage qu'on peut faire de certains mots mais diaboliser une liste de vocables sur ce seul prétexte me parait totalement disproportionné et dangereux. Tout est toujours une question de mesure, de raison et donc tout est une question d'éducation.




Notes :
(*) Ascaro : dans son premier sens est un synonyme de soldat indigène des colonies italiennes d'Erytrée et de Somalie (vient de l'arabe askari : soldat). Devenu en langage populaire un être différent, puis bon à rien (se dit des parlementaires qui ne font rien pour le peuple, d'un paresseux, etc.). Schiavoni : les slaves ou esclavons qui furent longtemps mercenaires à la solde de la République de Venise.

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