08 mars 2016

Chronique de ma Venise en mai (5)

Jeudi 12 mai.
Le tournage touche à sa fin. Pauvre Antoine que j'ai malmené avec mes états d'âme et ma mauvaise humeur. Il assiste en direct, du soir au matin, à mes errements psychiques. Mal-être qui ferait pâlir de jalousie un adolescent empêtré dans les plus sombres états d'âme. Est-ce un jeu inconscient ? Notre amitié en souffre mais résiste. Antoine écoute (enregistre aussi) et finalement son insistance, ses questions, me montrent combien l'intérêt manifeste qu'il manifeste, au-delà du travail qui l'a mené jusqu'ici, pour mes souvenirs, ma vie d'avant quand elle avait pour décor la Sérénissime, des Guglie à san Vio, de la Fenice à la terrasse de l'Excelsior, est sincère. Maître du son qu'il transforme avec une incroyable maestria en image palpable, c'est aussi un vrai professionnel de l'investigation (barbarisme anglo-saxon). Nos journées ici ont été un bonheur. Et puis, il y a Sophie. heureusement pour lui, comme pour moi. Elle rétablit la balance et sait apaiser les conflits avec sa permanente bonne humeur et sa joie de vivre. La rigueur scandinave au milieu de l'effervescence méridionale...


On pourrait croire le contraire, mais nous sommes en plein travail, en ce milieu d'après-midi, sur la petit et tranquille Campo dei Pozzi.  Un couple de touristes français, des espagnols un peu bruyants et un groupe d'étudiants qui habitent dans le environs. L'occasion d'observer la vie habituelle de cette Venise mineure peu atteinte par le flux des hordes de touristes et où se déroule encore le quotidien normal des vénitiens, natifs ou d'adoption. C'est là que nous avons rencontré, un soir, quelques jours après notre arrivée, les membres de l'association qui se bat pour nettoyer la ville des graffitis qui fleurissent partout et sont rarement des œuvres d'art mais que je n'hésite pas à comparer aux marquages de réverbères par les chiens errants. Humanité, tu as produit bien mieux dans toute ton histoire ! (Cela n'est-il pas applicable aussi aux "masterpieces" que notre ami Pinault offre à l'admiration du public dans ses entrepôts de la Pointe de la Douane ? : question qui ne mérite aucune réponse, ne perdons pas notre temps).

Trêve de propos réactionnaires - en matière d'art je suis féroce et irraisonnable - et revenons à la photo. Quel équipage, un journaliste talentueux, heureux d'être là, un vieux Fou de Venise, votre serviteur, ce jour-là un peu désabusé dont les propos, j'espère, ne seront pas diffusés en l'état sur les ondes de la radio suisse. La tranquillité des lieux, la douce lumière et les verres de spritz aidant, la conversation prenait un tour paisible : non, tout n'est pas si pourri, il y a plein d'espoir et d'avenir pour la Sérénissime, même entourée de barbares. Et puis, la très solaire Sophie venait de nous rejoindre. Artiste-peintre, ou plasticienne comme il vous plaira, ce ravissant sujet de sa Majesté le roi de Suède vit ici depuis trois ans. Le mélange de l'esprit rationnel scandinave à la faconde vénitienne est plutôt réussi. La jeune femme est intelligente et cultivée. Passionnée aussi. Elle fait une peinture pleine d'âme et de sensibilité, ceci expliquant cela. Rien de mièvre dans son travail, aucune emphase. Un rayonnement véritable dans ses portraits grandeur nature qu'atténue sa perception toute nordique des couleurs. Bref, beaucoup de talent. Beaucoup de modestie aussi. La certitude d'un constant work in progress qui la stimule et la fait s'interroger. N'est-ce pas le but des années de formation, particulièrement aux Beaux-Arts ?

Vendredi 13 mai.
Visite de l'atelier de Sophie, situé dans une petite cour proche du Canalazzo. Un magazzino humide et un peu sombre mais bien agencé. Sobrement meublé d'une vieille banquette vénitienne, un tapis persan élimé, les murs de brique blanchis à la chaux, l'atelier est éclairé par une seule fenêtre. Parmi les nombreuses toiles, trois tableaux frappent l'imagination. Le plus grand représente un groupe de jeunes gens qui regardent le visiteur. C'est une interprétation de la photo-souvenir des compagnons de son père dans l'armée. leurs visages juvéniles sont tous marqués par des pensées différentes. Ils sont tout sauf légers mais rien de malsain ou de retors dans l'expression, plutôt une inquiétude ou de la lassitude. Une autre toile représente un intérieur de maison, vide mais chaleureux. Avec un je ne sais quoi qui rappelle Matisse mais qui serait rempli des tonalités nordiques. Enfin, j'ai aimé le portrait d'un ami de l'artiste, bourru, rebelle mais poète. son visage et celui de son compagnon remplissent la toile mais aussi l'espace physique entre le spectateur et lui. Quelques modelages, des dessins. Visite intéressante. La demoiselle a des choses à dire et n'en est qu'à ses débuts.

COUPS DE COEUR (N°52)

Parmi les derniers services de presse, quelques livres à chaque fois retiennent notre attention. Le temps manque hélas pour parler de tous. en voici quatre parmi les derniers lus à Tramezzinimag. N'hésitez-pas, chers lecteurs, votre avis sur les ouvrages présentés, mais aussi à vous faire contributeurs en nous envoyant vos notes de lecture, tellement d'ouvrages nous échappent.

Guillaume Siaudeau
Tartes aux pommes et fin du monde
Editions Pocket, 2015.
Une de ces couvertures qui nous viennent d'outre-Atlantique et qui peuvent n'être qu'aguicheuses comme n'importe quel produit marketing mais un texte étonnant pour ce premier roman d'un jeune homme de la génération Mitterrand (Siaudeau est né en Charente en 1980). Un texte agréable dès les premières lignes. Poétique et drôle. Un milieu banal, une histoire d'amour, un garçon, une fille, une caissière face à une boîte de maquereaux, un manutentionnaire parmi les palettes de nourriture pour animaux et une propriétaire qui concocte des tartes aux pommes, un revolver... Laissons Xavier Houssin nous en faire sa description (parue dans le Monde des Livres) : "Étonnant premier roman. Guillaume Siaudeau recueille l'écume des jours d'un titubant jeune homme, mal à l'aise avec l'existence. Et l'on est sous le charme de ce texte écrit en tendresse inquiète. Empli de poésie et de dérision". Et comme le rappelle l'éditeur : "Il faudrait que les chiens puissent voler, avec des ailes en carton. Ou qu'ils se réincarnent en revolver. Il faudrait que la caissière du supermarché, pour laisser le temps aux amoureux de s'aimer, ne trouve jamais le code-barres sur les boîtes de maquereaux. Il faudrait qu'au fil suspendu des jours, les perles soient moins abimées. Bref, il faudrait que la vie, toujours, ait le goût des tartes aux pommes. Auquel cas, vraiment, ce ne serait pas la fin du monde". Aussi bon qu'une tarte aux pommes. A déguster sans attendre.

Ajouter une légende
Alain Veinstein
Venise, aller simple
Éditions du Seuil, 2016
Les auditeurs de France Culture s'en souviennent, créateur des Nuits Magnétiques, poète et humaniste, Alain Veinstein distillait pour notre plus grand plaisir une émission rare, Du jour au lendemain. Un soir d'été 2014, le directeur de la station, Olivier Poivre d'arvor pour ne pas le nommer, décide d'arrêter la programmation et supprime purement et simplement l'émission... Quelques années auparavant, l'auteur avait publié un roman, L'Intervieweur, chez Calmann-Lévy. Il s'y interrogeait sur le métier, si difficile, de journaliste littéraire, présentateur radiophonique pour une émission littéraire, spectateur de tous ces écrivains. Un jour, à force d'entendre les discours bien préparés, il a l'impression de ne plus rien comprendre, rien entendre... Mais le personnage du roman n'était pas lui, pas seulement. Ou pas encore... Après l'interruption, du jour au lendemain, de son aventure radiophonique (la vraie pas celle de son héros), commencée dans les années 70 si ma mémoire est bonne, Veinstein a senti le besoin de revenir vers ce personnage inventé et, comme il explique lui-même : "[...] Je disposais de la distance et de la disponibilité nécessaires à une vue plus juste de ce qui avait été la passion de ma vie. En même temps, ce personnage était voué à substituer d'autres passions (pourquoi pas un grand amour ?) à celle dont le temps du deuil était venu. Comment allait-il s’accommoder de cette infortune? Un aller simple pour Venise suffirait-il à combler l'immense vide ouvert devant lui ?". Un très beau texte, rempli de mélancolie mais qui offre au lecteur tout au long des pages un tel plaisir qui prouve combien le déclin apparent, les regrets, la perte de sens ne sont qu'apparents, Alain Veinstein a encore en lui de belles pages, de jolis mots, de belles idées colorées d'un enthousiasme et d'un grand talent que certains directeurs de radio aux noms trop ronflants ne pourront jamais atteindre. Chacun sa place au panthéon des arts. Veinstein n'a jamais été aussi prêt du sommet, n'en déplaise aux pisse-vinaigres.

Nuccio Ordine
Une année avec les classiques
Traduction de Luc Hersant
Les Belles Lettres, 2015.
"Que d'autres se targuent des pages qu'ils ont écrites ; moi je suis fier de celles que j’ai lues." Fidèle à ces vers de Jorge Luis Borges, Nuccio Ordine nous invite à éprouver la même humble fierté en nous donnant à lire (et à relire) quelques-unes des plus belles pages de la littérature. Après le succès international de L’Utilité de l’inutile (best-seller traduit en dix-huit langues), Ordine, éminent spécialiste de littérature italienne, poursuit son combat en faveur des classiques, convaincu qu’un bref extrait (brillant et sortant des sentiers battus) peut éveiller la curiosité des lecteurs et les encourager à se plonger dans l’œuvre elle-même. Un autre roboratif ouvrage qui fera les délices des lecteurs de Tramezzinimag. Toutes les personnes à qui j'ai offert ce livre se sont régalées. car la culture, la littérature, les classiques, le temps et la pérennité des idées et de la pensée qu'ils ravivent font tellement de bien dans ce monde grisâtre où la Princesse de Clèves est méprisée et le grec et le latin chassés du bloc élémentaire et premier de la Connaissance inhérente à la fabrique de l'honnête homme, seul moyen d'assurer demain la démocratie et la paix entre les peuples. Mais ces propos paraîtront déplacés aux suiveurs et aux collabos serviles qui n'ont rien compris, une fois encore. Comme si Munich était oublié autant que Staline, Pol Pot ou Mc Carthy... Lisez vite cette petite bibliothèque idéale, offrez-là à tout ceux qui comptent pour vous et qu'ils l'offrent à leur tour !

Donna Leon
Brunetti entre les lignes
Éditions Calmann-Lévy, 2016.
Ce n'est pas le meilleur roman de la dame du New Jersey mais suivre le rutilant commissaire Brunetti dans les rues de Venise et dans ses raisonnements demeure un vrai plaisir. Lecture facile pour les petits matins paresseux ou les longues stations en chaise-longue, les voyages en train ou les soirées solitaires, le Fou de Venise s'y retrouve toujours. Se laisser porter au fil des pages brodées par Donna Leon, dentelière habile, revient à suivre au hasard la caméra de Google Streets. On y retrouve l'atmosphère, la lumière, les bruits quotidiens. Il faut y vivre pour pouvoir transposer avec des mots cette ambiance unique que l'écrivain dépeint avec beaucoup d'amour et de sensibilité, elle y mêle depuis quelques années des considérations moins littéraires mais ô combien vraies sur la (terrible) situation de la cité des doges, cette fuite en avant de ses dirigeants, la corruption, la démission, l'invasion des barbares. Au fil des livres, la signora Leon a su rendre Brunetti, Paola son épouse, leurs enfants, la signorina Elettra, le comte et la comtesse aussivrais et vivants que les gondoliers, les boutiquiers, les vénitiens qu'on croise chaque jour sur les ponts, au café, sur le vaporetto. Rien que pour ce prodige, lire ses romans est un bonheur. Quand l'énigme part d'une bibliothèque où sont conservés de magnifiques ouvrages de collections, des incunables et des Manuce, somptueux ouvrages du XVIe siècle sortis des presses du typographe vénitien et qui font rêver tous les amateurs de livres rares et précieux. dans le livre, on en meurt.  

1 commentaire :

kate.rene a dit…
Comment dire ?
Commencer par la fin : quand nous avons appris la mort d'Umberto Eco, nous étions en train de lire, à haute voix, comme d'habitude, L'Île du jour d'avant. Je crois que nous avons pleuré. À voir, plusieurs reportages sur Arte. Dona Leon : incontournable quand on n'est pas allé à Venise depuis quelques mois. Hersant : il est déjà sur notre liste d'achats prochains. Veinstein : tellement suivi sur France Culture, également dans une liste. Tartes aux pommes ? Un ovni ?
Lectures en cours : la septième fonction du langage, jouissif. Un déjanté : l'homme dé, Et puis Proust et encore Proust et toujours Proust....
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...