24 novembre 2016

Journal. Eté 2016. Extraits


Mardi 19. 
9 heures. Il fait doux dans le jardin des chats, petit lieu secret ou j'aime venir depuis mon retour ici. Chaque jour ou presque, j'y viens passer un moment. Les chats commencent à me connaître et sont moins méfiants. Un jeune félin presque noir s'est installé sur le même banc que moi, sans aucune crainte. Il se lèche avant de commencer sa sieste. Toujours le chant des grillons qui semble vouloir se mesurer à la soufflerie de la climatisation. J'aime cet endroit loin des touristes et de l'animation du monde. Il y a certes des visiteurs mais, ils ne font jamais que passer et rares sont les gens qui s'attardent. Je peux y lire et écrire dans la plus grande tranquillité et même y somnoler. Comme mes amis chats qui eux aussi somnolent. 


Parmi eux, il y a un vieux matou que j'aime beaucoup. Il a dû été particulièrement beau avec son pelage écaille de tortue. Pas assez long pour être un persan, un angora dirions-nous. Il est vieux et malade. Ce matin, bien qu'il soit toujours à l'écart des autres, le poil sale et emmêlé, qu'il ne lèche plus depuis longtemps. Mais il a l'air un peu mieux ce matin. Accroupi plutôt que couché à l'ombre près de la barricade de pierres de l'ancien bâtiment, il m'a honoré d'un regard quand je suis arrivé. Avant, il se serait enfui. Il fait ainsi provision, encore davantage que ses congénères en parfaite santé, d'énergie et de force pour lutter contre le mal... Les chats malades ont cet air particulier du patient résigné qui attend la prochaine piqure. Il souffre c'est visible, mais davantage d'un dérangement général du corps que d'un mal-être, d'une angoisse qui malheureusement s'emparent le plus souvent des humains gravement malades. Lui sent qu'il approche de la fin. Pourtant, tout en lui semble vouloir résister. Le regard qu'il a levé sur moi n'était en rien implorant. Plutôt déterminé. 


Ne dit-on pas que les chats ont plusieurs vies ? En voilà bien la preuve : il sent que ça ne va pas mais il continue, fatigué mais toujours déterminé. Je ne crois pas une seconde que il ne s'agisse que d'instinct. La bête est diminuée, plus ou moins bannie de la colonie des bien-portants mais sans subir aucune hostilité. Les plus jeunes parmi les chats s'approchent même de lui et tentent de jouer avec lui. Il ne réagit pas. Ni violence, ni indifférence. Il n'a pas mal physiquement, plutôt une difficulté à été parmi les autres. Tous les grands malades sont ainsi, leur souffrance les éloigne du reste des humains même de ceux qui leur sont proches et qu'ils aiment. Le vieux chat observe, il aspire tout ce qui est la vie comme si tout ce qui vit et existe autour de lui lui était un supplément d'existence. 



Quand la vie s'échappe peu à peu, un simple rayon de soleil, le rire d'un enfant ou le chant d'un oiseau nourrissent bien mieux qu'un bouillon de viande. C'est ce qui se passe pour ce pauvre vieux chat. Et puis, il doit revoir les moments joyeux de son existence. On sent bien à le regarder qu'il n'a pas eu une vie toujours très facile. Ni heureuse. Mais il y a dans son regard autre chose que la fièvre. Une lumière qui laisse présager la fin imminente et la résignation qui l'accompagne, ou alors la manifestation de la vie qui aura le dernier mot une fois encore, qui reste plus forte que tout et anime encore ce vieux corps. 


Le chat qui dort à côté de moi vient de changer de banc pour se mettre au soleil. Une jolie petite chatte blanche et grise passe devant moi, tête et queue bien droites. Elle court après un papillon. Les grillons se sont tus. Il est presque dix heures, je continue ma promenade. 

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