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Chronique d'un quotidien ordinaire

Quoi de plus apaisant qu'un brouillard matinal, quand les paysages familiers s'enveloppent de mystère ? L'atmosphère est propice aux rêves comme au farniente. Qui prétend que la grisaille est triste n'a jamais bien regardé combien il transforme avec poésie et malice les paysages qui nous sont les plus familiers. Tout prend un aspect différent avec la brume épaisse qui se répand autour de moi. Il est à peine huit heures. Le jour est levé mais tout semAndreas Scholl qui chante cette émouvante et célèbre lamention de Buxtehude, "Faut-il donc que la mort sépare ?" L'idéal donc pour l'introspection, la méditation et donc pour l'écriture. Le chat a quitté son coussin pour me rejoindre sur le lit. Non pas par curiosité, ni pour m'encourager dans ma tâche comme il le fait parfois, mais plutôt pour comprendre pourquoi je reste dans mon lit au lieu de lui préparer son déjeuner... Il attend. Mitsou aurait pu s'appeler Bouddha, tant il cultive la sérénité et la patience. Il a ses moments comme tout un chacun, on lit alors dans ses yeux des pensées diaboliques. Il manifeste dans ces moments-là sa rage en s'attaquant à un journal abandonné sur un fauteuil et qui n'avait rien fait, le réduit en charpie, ou en s'amusant à faire le tour du canapé sur le dos en ne s'aidant que de ses griffes. Si ce pauvre sofa avait des cordes vocales, il hurlerait sa douleur. Comme je l'ai fait il y a peu en découvrant la facture du tapissier. 

Rosa sur le rebord de sa fenêtre préférée calle Navarro. 1985
Mais pour l'instant, respectueux de mon travail, il s'est endormi les pattes avant joliment repliées sous lui, à deux pas de ma tablette, après avoir un instant regardé ma main, le stylo et mon carnet. Rosa le petit chat gris de mes années étudiantes à Venise, dormait dans une position identique quand elle m'inspira ma nouvelle, Le roi des chats est vénitien. Mitsou lit-il dans mes pensées ? (les chats sont capables de tout, j'en suis convaincu) :  au moment où le nom de son lointain prédécesseur apparaissait sur cette page, il a ouvert un œil, m'a regardé un court instant puis m'a tourné le dos et s'est rendormi... 

Mais revenons au brouillard. Le caigo que j'évoquais plus haut. Il comble l'écrivain, le poète et le rêveur. Je ne prétend être rien de tout cela, juste un plumitif qui ne peut se passer d'écrire et peut enfin le faire tout à son aise. Que parfois des gens me lisent et en tirent un certain plaisir me satisfait bien sûr, mais être lu n'est pas le premier de mes soucis. A l'âge qui est le mien, au seuil du dernier chapitre de la vie, le besoin d'exprimer ce que je crois, ce que je pense et ressens, m'est devenu impératif. Peut-être pour commencer de transmettre mes expériences et mes idées maintenant que mes enfants, à leur tour, font des enfants et qu'ils vont sur le chemin de la vie sans n'avoir plus à me donner la main. Peut-être aussi pour conserver le souvenir de ce que j'ai vécu, comme un témoignage d'une époque révolue et encore très présente dans mon esprit (comme dans mon cœur). Je rencontre tellement de gens dont la mémoire s'est figée et qui ne pourront jamais plu transmettre quoi que ce soit des aventures de leur vie, qu'il y aussi ce désir de dire tant que j'en suis capable. 


Curieusement, moi qui n'ai pas de mémoire, sinon de manière fugace, et qui m'appuie sur presque cinquante ans de journal intime pour savoir le détail de ce que furent mes jours, je revois clairement des moments oubliés comme on regarde un film. Matière idéale pour mon écriture, qu'il s'agisse de fiction ou d'illustration pour mes idées et mes convictions. Que le lecteur ne voit pas dans ces lignes un quelconque satisfecit narcissique. Je ne fais que constater ce qui nourrit ma pensée - et donc ma vie, n'est -ce pas ? - chaque jour. Venise autant que ma campagne isolée m'aident en cela, comme le brouillard de ce matin de février, à quelques jours du carnaval qui va se répandre comme une coulée de lave, dans les rues et les campi de Venise. Mais j'aurai fui avant l'invasion. En attendant, j'écris dans mon lit, avec le chat endormi, qui rêve à côté de moi et les deux pigeons qui observent en commentant l'allure des passants. 
Mon billet sur la triste affaire du jeune homme noyé sous le regard des badauds a été lu par plusieurs milliers de personnes, partagé par des tas d'inconnus. Mais je m'interroge. Les mots du titre, sans l'avoir voulu, sont du même acabit que ceux de la presse dont je dénonçais dans l'article le goût pour l'émotion et le sensationnel. Sommes-nous tous contaminés finalement ? Une amie psychologue vient ce matin de m'apporter les éléments qui me manquaient pour que ma réflexion soit plus aboutie. Elle m'expliquait ce qu'on nomme "l'Effet témoin" qui montre que plus il y a de personnes qui sont témoins d'un évènement, moins les gens interviennent. Un lecteur s'interrogeait sur le fait que si à la place d'un homme de couleur il s'était agi d'une fillette de cinq ans, il y aurait eu des gens pour sauter dans l'eau glacée au risque de leur vie. On a tous en tête des situations où il suffit d'un cri, d'un geste pour déclencher un mouvement de foule. Peut-être a-t-il raison quand il souligne l'hypothèse que l'enfant attirant la sympathie naturelle de tous les gens normalement constitués, il n'en est forcément de mème pour un adulte, noir, blanc, jaune ou vert de peau. 

Cette retenue serait la manifestation inconsciente de ce qu'on nomme le racisme ordinaire ? Hélas oui peut-être pour certain. Mais à entendre les voix enregistrées dans les vidéos, la tonalité de la plupart des cris et des paroles échangées par les témoins entre eux,montre bien une émotion; on sent bien qu'ils ne sont pas indifférents. En effet, si le secouriste avait sauté, ou n'importe qui, d'autres auraient suivi. Enfin pour répondre à ce lecteur, tout s'est passé très vite et quand les gens ont commencé à réagir, au moment où le maître-nageur a voulu intervenir, les bouées étaient autour du jeune homme et on peut penser que la foule a été littéralement sidérée de voir que Pateh ne bougeait toujours pas, ne faisait aucune tentative pour s'en approcher et les saisir. même gelé, il pouvait tendre les bras, elles étaient vraiment à côté de lui et c'est surement ce qui a tétanisé la foule. On remarque qu'à cet instant précis, quelques secondes avant qu'il ne se noie, il n'y a pratiquement plus de cris, presque plus de bruit', la rumeur s'est atténuée. Les gens sont sidérés, c'est le mot le plus juste. C'est aussi le plus triste.  


Le soleil tente de faire une percée mais la densité du brouillard l'en empêche. Cela donne une jolie lumière mordorée. Les branches des tilleuls sont passées du noir d'encre à un marron tirant presque sur le vert. Ces variations de lumière depuis ce matin m'évoquent la différence, le soir dans la maison, entre les lampes allumées. Celles avec des ampoules traditionnelles à filament (j'en ai acheté en quantité partout où je pouvais, à Venise, à Bordeaux, Nantes, à la campagne) qui répandent un joli jaune chaleureux, et les ampoules LED, blanches et laiteuses. Selon l'emplacement, elles organisent dans le salon un jeu de nuances agréable à l'œil. 

Mais écrire dans mon lit n'apporte décidément que des considérations bien ordinaires. L'impression d'animer à moi tout seul, avec moi-même, le chat ne participant que d'un œil qu'il ouvre de temps à autre pour deviner si j'ai malgré tout bientôt l'intention de me lever pour le nourrir, une sorte de conversation piece, ou plutôt, et pour parler français, une discussion genre café du commerce... Le soleil maintenant est vraiment levé. Doré comme du bon pain, il efface la palette des gris dont le brouillard avait recouvert la ville. Il est temps de passer aux occupations domestiques. C'est bien l'avis de Mitsou qui est déjà dans la cuisine. Dehors, les bruits de la ville sont revenus. Il est presque onze heures.
Envoyé de mon iPad

Commentaires

  1. Lorenzo, j'adore lire votre blog mais non, en état d'hypothermie et en train de se noyer, le jeune homme n'aurait pas pu attraper les bouées. J'ai failli me noyer à vingt ans en Espagne (donc avec une eau non pas glacée mais à 25°) et l'impression que j'en retire, outre l'effroi, est qu'on ne coordonne plus aucun geste.

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